dimanche 4 juillet 2010

Laurent Terzieff ,"L'habilleur" juin 2009, Reprise

JEUDI 11 JUIN 2009

Laurent Terzieff : l'habilleur et la vision du monde.


Le«maitre»,est à la fois metteur en scène, acteur principal et responsable d'une petite troupe shakespeariennne.
Il doit jouer ce soir « Lear» dans un théâtre londonien.
Nous sommes en 40 et les bombes pleuvent.
Il est âgé. Ce matin il a fait une sorte d'ictus, pour lequel il a été hospitalisé raconte son «habilleur».
Doit-on annuler le spectacle de ce soir se demandent-ils tous.
«Et d'ailleurs le monde va-t-il changer qu'ils jouent ou qu'ils ne jouent pas»
Mais le maitre signe sa pancarte et revient dans un état bizarre. Il est assailli par cette angoisse que tout comédien ressent avant le lever du rideau: la sensation d'être l'esclave d'une unique passion: le théâtre et la folle envie de ne pas affronter ce soir la scène «Les gens qui ne sont pas du métier ne peuvent pas comprendre»
Norman, son «habilleur» depuis 16 ans va progressivement lui faire endosser le costume de Lear, le roi fou, lui qui désirait «une sénilité sereine...Dans une autre vie je me mettrai à la fenêtre, et je ne dépendrai de personne...»
et on voit progressivement le personnage se maquiller et naitre... retrouver quelques couleurs devant les petites satisfactions que lui renvoient ses admirateurs...
Le spectacle a lieu, vu des coulisses avec sa « démesure factice » et ses incertitudes... et il est encore une fois un merveilleux roi Lear.
Après, il rejoint sa loge et dans sa chaise de repos, il meurt...laissant désemparé et revendicateur Norman.
Ronald Harwood,qui a écrit cette pièce a été lui même l'assistant d'un grand comédien et comme « All about Eve »il sait décrire le monde du théâtre et de plus il aime en montrer les dessous.
Déjà dans « Temps et contre temps » joué par Laurent Terzieff et sa troupe il avait relaté l'envers d'un décor...
Sa pièce pose pratiquement tous les problèmes théâtraux celui du rôle de chacun et du théâtre lui même, l'éventail de la forme: de la tragédie au vaudeville.
Mais surtout le titre « L'habilleur »me laisse à penser que le problème principal qui est signifié est la façon dont notre époque « habille » le comédien.
De la « représentation » d'un personnage qui se nourrit des émotions et des sensations pour atteindre le juste tout en en gardant la poésie (comme le préconise la méthode Stanislasky), une dérive, (sans doute bien aidée par le cinéma d'ailleurs ) a progressivement remplacé le métier, par le choix d'un comédien qui était dans sa vie de tous les jours le personnage et en tout cas dans son physique...
Plus besoin d'habilleur!
Ne parlons pas du cinéma qui est sans doute l'origine mais parlons aussi du ballet dans lequel de merveilleux danseuses et danseurs se sont vu accusés de ne pas avoir l'âge des personnages. Je pense à Roméo et Juliette par exemple ou Sylvie Guillem était Juliette non pas dans ce travail de surface ou il ne reste plus qu'à parfaire la danse comme le Roméo et Juliette que j'ai pu voir à New York mais dans ce travail de composition d'une extrême finesse empathique qui restitue tout et plus encore. Laurent Terzieff parle alors de « visionnaire de l'humanité »..et qui demande une grande intelligence de soi et de l'autre …
Je pense que l'opéra est aussi atteint...et je range dans la même case l' habituation progressive de l'oreille à une musique techniquement sans faute mais sans aucune couleur ...

Laurent Terzieff est l'homme-théâtre et même sa mort sur scène nous laisse désemparés... c'est dans ce vide que s'inscrit la réflexion sur la Weltanschauung...

5 commentaires:

Appels d'air a dit…

Par bien des aspects, il évoque pour moi l'acteur de théâtre nô.
Baltha

laurence a dit…

Pas seulement l'acteur mais tous les acteurs... le texte... le décor... le costumes... les masques... la musique...

mata a dit…

"l'habilleur" que je regarderai mercredi soir à la lumière de tes mots, maudissant mon théâtre de 30cm sur30cm, pas du tout à la mesure de cet immense personnage, le peu qui me parviendra sera déjà grand

Anonyme a dit…

Très beau... vous (re)proposez un problème qui avait occupé déjà Platon... c'est à dire si l'acteur doive s'identifier sans aucun résidu au personnage qu'il va représenter sur scène... il faut toujours une distance entre l'art et la vie, et le vrai et le vraisemblable sont deux choses différentes.

Blog_trotter a dit…

Merci pour vos mots chez moi.
Votre lecture de cet homme-théâtre est judicieuse. Je peux seulement ajouter que, dans la vie, il était tout aussi élégant, aérien et fraternel, que sa diction était parfaite, même lorsqu'il s'accoudait à un bar pour "refaire" le monde.