samedi 10 novembre 2012

Baron Samedi Alain Buffard Théâtre de la Cité Internationale

Est ce dans l'oeil de son metteur en scène, Alain Buffard ou dans le jeu de ces « acteurs insoumis » que prend naissance la vigueur et le rythme de Baron Samedi. Ils ont fait corps tous pour livrer un spectacle d'une rare qualité, de ces spectacles d'où on sort avec l'envie de chanter et de danser même sous la pluie. Une sorte d'ode à la vie … Sur scène une longue vague, celle sans doute décrite par Edgar Poé « à la blancheur parfaite de la neige » avance son dernier rouleau. Imaginée par Jeanne Lauro elle évoque parfois la proue d'un navire... les cales, de chaque coté... un balcon... un toboggan, déscenseur social, parce que les personnnages qui vont l'emprunter font partie du monde des obscurs... des Africains venus de différentes régions, celles ou les blancs il n'y a pas si longtemps allaient chercher leurs esclaves pour la traite. Ceux qui sont arrivés avec espoir et qui n'ont rien trouvé .. Chacun raconte son histoire et chacune donne froid dans le dos; Alain Buffard ne cache rien de ces trajectoires dites sordides plustôt que tragiques mais le rythme qui enchaine et dispose sur cette page blanche les 6 performers a quelque chose de délicat. Kurt Weill avait ce même regard tendre sur ses exclus dans l' Opéra de quatre sous » .Le spectacle est sous tendu par ses chansons. Elles font parties de notre imaginaire et curieusement elles s'intègrent parfaitement à leur histoire à eux; quant à la gestuelle à la fois personnelle et irradiante elle emporte...comme la vérité de la transe vaudou emportait les corps en réponse à la violence qui leur était faite. Baron Samedi mène la danse du haut de son haut de forme (une domination de plus) avec verve et humour et chacun lui répond engageant tout son être. Les deux musiciens font aussi partie de cette farandole des gueux. On pense au monde de François Villon, à Alvin Ayley avec lequel Alain Buffard a travaillé on pense aussi à ces grandes chanteuses noires; Nina Simone à la fragilité puissante qui ont ouvert la scène , on pense à Toni Morrrison « Playing in the dark »on pense à ces grands du slam dont l'un s'appellait justement Johann Guyot-Baron...et puis apparaît cet étrange « Bal masqué »ou les masques ont un parfum de KKK... Dans ce territoire dansant et chantant Alain Buffard a su insufflé les couleurs des grandes comédies musicales mais avec une résonnance particulière celle qui lie intimement le metteur en scène à sa troupe et qui fait que l'implication de chacun emmène le public...

5 commentaires:

eve couturier. a dit…

Merci pour votre texte.

Oui, dans cette cour des miracles, sur ce Radeau de la Méduse, sur cette page désastreuse qui ne finira jamais de s'écrire, une voix s'élève pour éructer en boucle répétitive 'Fuck you" à la gueule de ceux qui ne puisent leur force et leur pouvoir que par le déni et l'humiliation de l'autre, ou pire sa torture et sa mort.

Ce spectacle d'Alain Buffard ne gomme rien de l'Histoire. Il a la teneur d'un grand blues servi par les acteurs pulseurs d'une profonde énergie de résistance au chaos, à la cruauté, à l'obscénité de l'espèce mercantile. Le chant des douleurs est bien là et encore bien vivant.
"Vous m'avez cru mort, je ne suis pas mort", nous sourit , droit dans les yeux ,le Baron Samedi.Nous sourions aussi.



Laure K. a dit…

Que j'aurais aimé voir ça.
La critique est riche de ressentis et de références. Bravo !

Hervé Suchet a dit…

Eh ben!
H./S.

Anonyme a dit…

Ce qui est toujours étrange dans les commentaires que tu composes c'est qu'on se rend bien compte du spectacle que tu as vu, si tu l'as aimé ou pas, (tu t'engages toujours). Donc tu nous parles non seulement de la création, mais aussi du lien entre le créateur et son public.
En même temps il y a toujours quelque chose d'interrogateur, en suspens qui nous fait toujours entrer dans un doute et comme disait Nietzsche : "ce n'est pas le doute qui rend fou mais la certitude"

Et c'est bien sûr ce doute qui nous fait envie d'aller voir les spectacles de tes critiques, seulement quand on est très loin, il nous nous reste tes écrits et c'est toujours un plaisir! Bises

(l'anonyme de Bakou)

helenablue a dit…

:-)

Pas mal comme signature, l'anonyme de Bakou!

Magnifique critique, indeed! Elle te ressemble.